science sentience anthropomorphisme

La science, la sentience et l’anthropomorphisme

Aug 9, 2019

Cet article est le premier article de vulgarisation scientifique de mon blog, et j’espère qu’il ne sera pas le dernier, comme nous sommes dans la vulgarisation, les références sont fournies afin d’aller plus loin. Ce que je vais expliquer, démontrer ou simplement discuter dans cet article va venir de sources publiées dans différents journaux scientifiques, vous pourrez donc vous y référer ou les explorer si vous en ressentez le besoin.

Quand on exerce un métier tel qu’éducateur canin ou comportementaliste canin, ou encore vétérinaire ou toutes autres activités liées aux animaux, il est important d’avoir un code éthique, respecter les émotions et le bien-être de nos compagnons est très important.

La compréhension des capacités émotionnelles de nos compagnons, nous permet aussi de pouvoir travailler correctement sans accidentellement porter atteinte à leur bien-être. Nous allons donc explorer comment la science étudie les émotions, les barrières et difficultés à l’étude des émotions, et leurs enjeux.

Tout d’abord définissons ce qu’est la sentience animale: cela se rapporte à la capacité d’un animal à expérimenter des états de plaisir, tel que la joie, ou alors des états aversifs comme la peur ou la douleur (Broom 2007). Concrètement être sentient c’est donc être capable de ressentir des émotions positives ou négatives. On pourrait penser que cela n’a pas d’intérêt, nous savons tous que nos compagnons sont capables de ressentir, mais en fait, ce type de recherche est très important, car il permet justement d’améliorer la législation sur le traitement des animaux, et surtout d’améliorer la reconnaissance de leurs droits fondamentaux afin de mieux les protéger de nous mêmes.

Comme vous le voyez dans le titre, nous allons également parler d’anthropomorphisme, et à ce stade de votre lecture, vous êtes en droit de vous demander “mais pourquoi parler d’anthropomorphisme quand on parle d’émotion”? Tout d’abord, c’est quoi l’anthropomorphisme?

L’anthropomorphisme

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L’anthropomorphisme est considéré comme un mécanisme naturel (Bruni, Perconti, and Plebe 2018)⁠, c’est l’attribution de caractéristiques humaines, motivations, intentions ou émotions à quelque chose de non-humain (Epley, Waytz, and Cacioppo 2007). Cette capacité humaine peut avoir plusieurs fonctions: elle peut venir du besoin de comprendre et d’expliquer le comportement de quelque chose de non-humain, mais cela peut aussi venir du besoin de contact social, une des fonctions peut aussi être d’aider à prédire le comportement d’une autre entité (Serpell 2002).

Aujourd’hui dans le milieu canin, les professionnels ont tendance à se protéger de l’anthropomorphisme : si vous dites à un professionnel que votre chien est “jaloux”, il y a de grandes chances pour que vous entendiez une réponse du type “les chiens ne sont pas jaloux, c’est de l’anthropomorphisme”, mais est-ce si grave? Nous allons voir que tout n’est pas tout blanc ou noir, et que l’anthropomorphisme nous a quand même permis de faire évoluer la recherche sur les émotions et par conséquent, le bien-être de nos animaux. Commençons par un peu d’histoire.

Les behaviouristes, un mouvement fondé au début du 20e siècle qui a pour but d’étudier la pensée animale, avaient un refus total de l’anthropomorphisme, ils ne pensaient qu’en terme de comportement, ils ne voulaient pas attribuer de sentiments ou de pensée subjective aux animaux (Proctor 2012). L’éthologie, qui est apparue dans les années 30, partageait le point de vue des behaviouristes (Wynne 2006). Dans les années 70 Griffin, pensait que les animaux étaient tous conscients et qu’en conséquence la pensée anthropomorphique était appropriée (Griffin 1976).

Mais même si la science a évolué depuis les mouvements behaviouristes, la peur de l’anthropomorphisme est restée (Proctor 2012). Pourtant d’un point de vue pratique c’est ce qui a dirigé la recherche sur la compréhension du comportement animal, et ce qui a également permis de faire évoluer le droit des animaux jusqu’à maintenant. Darwin par exemple, écrivait, à propos du comportement des animaux, en utilisant un style anthropomorphique. Certains scientifiques argumentent en faveur de l’anthropomorphisme en disant que c’est une bonne chose, si nous avons suffisamment de données et de compréhension sur un animal, comme sa biologie ou son évolution, et que si l’on est au courant des contraintes éthologiques, on peut utiliser notre empathie pour émettre des prédictions comportementales. Si la prédiction est correcte, alors l’anthropomorphisme aura été une bonne attitude, sinon, vous savez pourquoi votre prédiction était fausse (Bruni, Perconti, and Plebe 2018).

Mark Bekoff soulignait également que l’anthropomorphisme nous aide à avoir de l’empathie avec les animaux, et que cela permet que leurs émotions et comportements nous soient accessibles (Bekoff 2000). L’anthropomorphisme est la première étape qui nous a conduit vers l’amélioration du bien-être animal, et il est important de souligner que comprendre comment les animaux souffrent et les émotions qu’ils ressentent est un outil important pour améliorer leur bien-être et la législation qui les affecte (Proctor 2012).

Aujourd’hui afin de ne pas tomber dans les dangers liés à l’anthropomorphisme et de ne pas faire de fausse prédiction sur les expériences et les perceptions d’un sujet, les scientifiques orientent leurs recherches sur un point de vue “animal centré”. Nous pouvons faire cela en prenant en compte les capacités de perception d’un individu et en prenant en compte de qui est prédominant pour un animal (Horowitz 2014). C’est un concept appelé “Umwelt” par Von Uexküll.

Pour conclure, l’anthropomorphisme est ce qui nous a permis de démarrer la compréhension de la sentience animale, et bien utilisé, peut également être un outil à la recherche. Il est tout de même préférable de ne pas se reposer complètement dessus, il est toujours préférable d’essayer d’adopter le point de vue de l’animal étudié plutôt que d’essayer de lui imposer le nôtre, où l’on pourrait justement sombrer dans de bien mauvaises conclusions dans le cas contraire. Et au final, il est toujours bon de faire preuve d’empathie avec nos animaux, reconnaître leurs sentiments, même si l’on se trompe légèrement, est bien mieux que de les ignorer complètement.

La Sentience

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Nous allons voir ici, ce que dit la recherche sur la sentience animale et sur la science des émotions.

Il est difficile de comprendre la sentience et de démontrer son existence, une des raisons est qu’il est difficile de savoir exactement ce qu’une autre personne ressent, ou comment elle ressent (Bekoff 2006). Bon bien sûr je parle d’un point de vue scientifique, mais comme nous l’avons vu avant c’est notre capacité à anthropomorphiser, ou notre empathie, qui nous montre le bon chemin, mais du point de vue de la science c’est bien plus compliqué, comme nous ne pouvons pas utiliser nos propres ressentis sur ce genre de point.

Pour en revenir aux émotions, il y a plusieurs définitions d’une émotion, mais toutes les définitions sont d’accord pour dire que c’est un état mental (Cabanac 2002), les émotions sont également souvent vues comme ce qui motive un comportement (McDougall 1921).

Si les émotions sont un état mental, nous pouvons les regarder du point de vue de la neuroscience. Ici nous pouvons trouver beaucoup de ressources et d’exemples dans la littérature scientifique qui lient l’activité cérébrale à un état émotionnel, par exemple le lien entre la peur et le système limbique (Regina 2018). Si vous voulez aller plus loin, vous pouvez également consulter les recherches de Mellor, qui lui lie les états émotionnels et les comportements, avec une approche neurophysiologique en les décrivant comme des “Emotional action-orientaded systems” ou alors pour donner une traduction inexacte, les patrons moteurs émotionnels (Mellor 2012).

Une autre approche possible pour l’étude des émotions est l’approche des éthologistes cognitivistes. Niko Tinbergen identifia 4 secteurs pour orienter les recherches éthologiques: l’évolution, l’adaptation, la causalité et le développement (Tinbergen 1951; Tinbergen 1963). Ce cadre peut aussi être utilisé pour étudier les émotions animales (Bekoff 2000). Les éthologistes cognitivistes étudient l’évolution du cerveau et des capacités mentales, comment cela contribue à la survie, ils essaient de comprendre ce que c’est d’être un autre animal, et par conséquent, entrent dans le domaine des émotions animales (Bekoff 2000). Cette manière de penser est similaire au concept d’Umwelt. Il y a d’autres approches pour étudier les émotions, psychoanalytic, évolutionnistes et bien d’autres.

Parmi ces différentes approches, les émotions ont été classées dans différentes catégories: les émotions primaires, définies comme une réponse complexe et organisée, qui vont engager un certain type de comportement biologique adaptatif caractérisé par un type distinct d’excitation, émotion ou état affectif, et également un schéma de réaction expressive (Kemper 1987). Différentes approches dans la recherche des émotions sont d’accord pour classer dans les émotions primaires la peur, la colère, la dépression, et la satisfaction. Les émotions secondaires sont des émotions expérimentées ou ressenties, évaluées, et sur lesquelles nous pouvons réfléchir, elles impliquent des centres cérébraux supérieurs dans le cortex cérébral (Bekoff 2000).

Les chercheurs sont d’accord pour dire que les animaux sont capables de ressentir les émotions primaires, mais que même sans observation directe, les humains ne peuvent pas être les seuls animaux qui ont l’expérience des émotions secondaires. Les animaux ne ressentent peut être pas comme nous, ou alors ne ressentent pas jusqu’au même degré, mais ils en ressentent (Bekoff 2000). Donc nos animaux ont des émotions n’est-ce pas?

La sentience et la capacité de ressentir ont été démontrées chez de nombreuses espèces, les chimpanzés peuvent être généreux, les souris, les rats et les poules ont déjà démontré de l’empathie, et certaines espèces comme les chiens montrent de l’optimisme ou du pessimisme. Même les céphalopodes sont capable d’émotions complexes (Proctor 2012).

Il y a certaines fausses idées jugeant que la capacité à être sentient est liée aux capacités cognitives d’une espèce, mais il est important de distinguer les capacités cognitives et les émotions : la cognition réfère aux processus mentaux par lesquels un animal perçoit, traite et enregistre l’information, la sentience réfère à la capacité d’un animal à avoir des émotions (Proctor 2012).

Mais nous reviendrons sur les capacités cognitives des animaux dans un autre article.

Conclusion

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Pour en revenir sur nos chiens, il est donc dur d’affirmer que «les chiens ne peuvent pas ressentir telle émotion, ils ne peuvent pas être jaloux, ils ne peuvent pas ressentir de chagrin (ou deuil), les chiens ne nous aiment pas». Non seulement ce type d’affirmation peut être dangereux pour eux (et leur reconnaissance en tant qu’individu) mais surtout, cela n’a pas été prouvé. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’avec l’état de nos connaissances, nous ne sommes pas capables de démontrer qu’un chien peut être jaloux, mais nous ne pouvons pas non plus démontrer son contraire pour l’instant, d’ailleurs sur ce sujet, les chiens sembleraient avoir la notion de justesse, d’équité et par conséquent, la jalousie est possible (Range et al. 2009; Horowitz 2012; Range, Leitner, and Virányi 2012).

Vous en savez maintenant un peu plus sur la science des émotions, les barrières et les difficultés rencontrées dans ce domaine, et je vais conclure cet article par une citation de Bekoff : « Même si nous avons tort dans certains cas, nous perdons très peu à rester ouvert à l’idée que beaucoup d’animaux peuvent avoir une vie émotionnelle riche » (Bekoff 2000).

Références

  1. Broom, DM. 2007. “Cognitive Ability and Sentience: Which Aquatic Animals Should Be Protected?” Diseases of Aquatic Organisms 75 (2): 99–108. https://doi.org/10.3354/dao075099.
  2. Bruni, Domenica, Pietro Perconti, and Alessio Plebe. 2018. “Anti-Anthropomorphism and Its Limits.” Frontiers in Psychology 9: 2205. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2018.02205.
  3. Epley, Nicholas, Adam Waytz, and John T. Cacioppo. 2007. “On Seeing Human: A Three-Factor Theory of Anthropomorphism.” Psychological Review 114 (4): 864–86. https://doi.org/10.1037/0033-295X.114.4.864.
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  6. Wynne, Clive D. L. 2006. “What Are Animals? Why Anthropomorphism Is Still Not a Scientific Approach to Behavior.” Comparative Cognition & Behavior Reviews 2. https://doi.org/10.3819/ccbr.2008.20008.
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  8. Bekoff, Marc. 2000. “Animal Emotions: Exploring Passionate NaturesCurrent Interdisciplinary Research Provides Compelling Evidence That Many Animals Experience Such Emotions as Joy, Fear, Love, Despair, and Grief—We Are Not Alone.” BioScience 50 (10): 861–70. https://doi.org/10.1641/0006-3568(2000)050[0861:aeepn]2.0.co;2.
  9. Horowitz, Alexandra. 2014. Domestic Dog Cognition and Behavior : the Scientific Study of Canis Familiaris.
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  13. Regina, Balley. 2018. “Limbic System: Amygdala, Hypothalamus, Thalamus.” https://www.thoughtco.com/limbic-system-anatomy-373200.
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  19. Horowitz, Alexandra. 2012. “Fair Is Fine, but More Is Better: Limits to Inequity Aversion in the Domestic Dog.” Social Justice Research 25 (2): 195–212. https://doi.org/10.1007/s11211-012-0158-7.
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